La plupart des gens qui viennent au Tarot arrivent avec une question. Sur l’amour, le travail, l’avenir. Sur ce que l’autre pense, sur ce qui va se passer, sur ce qu’il faut faire. C’est normal. C’est même souvent comme ça que tout commence.
Mais il y a un moment, dans la pratique, où quelque chose bascule. On réalise que les cartes répondent à autre chose que ce qu’on leur a demandé. Qu’elles pointent vers des endroits qu’on n’avait pas prévu d’aller. Qu’un tirage anodin laisse une trace qui dure des jours. Qu’une carte tirée au hasard un matin dit quelque chose de précis sur ce qu’on est en train de vivre sans que personne ne l’ait mis là.
C’est là que le Tarot devient autre chose. Pas un oracle plus précis. Pas un outil de divination plus sophistiqué. Quelque chose de fondamentalement différent : une façon d’entrer en contact avec ce qui échappe à la raison, avec ce qui se passe sous la surface de la vie visible.
Le Tarot m’est apparu différent le moment où j’ai commencé à le comprendre dans son parcours et dans son ensemble. Plus comme une réponse à mes questions, mais comme un tout qui avait lui aussi un message à me donner.
Le Tarot n’est pas ce qu’on croit qu’il est
Pendant longtemps, le Tarot a été présenté comme un outil de prédiction. On pose une question, on tire des cartes, on lit une réponse. Cette façon de faire n’est pas fausse. Mais elle est incomplète, et elle passe à côté de l’essentiel.
Le Tarot est né dans un contexte intellectuel et spirituel très précis. Les grandes traditions qui l’ont façonné ne cherchaient pas à prédire l’avenir. Elles cherchaient à cartographier l’invisible, à représenter les forces qui structurent l’existence humaine sous des formes que l’œil peut saisir et que l’esprit peut méditer.
Prenez la Kabbale. L’arbre de vie kabbalistique organise la réalité en dix sphères, les Séphiroth, reliées par vingt-deux chemins. Ces vingt-deux chemins correspondent aux vingt-deux arcanes majeurs du Tarot. Ce n’est pas une coïncidence décorative. Chaque arcane majeur est une porte vers l’un de ces chemins, vers une façon particulière de traverser l’existence. Le Bateleur n’est pas simplement “la carte du commencement”. Il est le chemin qui relie Kether, la couronne divine, à Chokmah, la sagesse primordiale. Ce que le Bateleur dit dans un tirage est coloré par cette appartenance, par cette tension entre le divin et le manifeste.
Prenez l’alchimie. Les quatre familles des arcanes mineurs, Coupes, Bâtons, Épées, Deniers, correspondent aux quatre éléments alchimiques : Eau, Feu, Air, Terre. Mais dans la vision alchimique, ces éléments ne sont pas des matières. Ce sont des états de la conscience, des façons d’être au monde. Les Coupes ne parlent pas “des émotions” comme on le répète partout. Elles parlent de l’eau comme principe, de ce qui reçoit, de ce qui contient, de ce qui reflète et dissout. Comprendre ça change radicalement ce qu’on voit dans un tirage dominé par les Coupes.
Le fait de me rendre compte que le Tarot est un parcours m’a aussi permis de mieux comprendre la place et le sens profond des cartes qui composent ce parcours. Je n’ai plus vu le Diable après Tempérence comme une erreur, mais comme une logique face à la tentation du Diable.
Le Tarot ne répond pas à vos questions. Il répond à ce que vous vivez.
C’est la chose la plus importante que vingt ans de pratique m’ont apprise, et la plus difficile à transmettre.
Quand vous posez une question au Tarot, vous croyez orienter le tirage. Vous croyez que les cartes vont répondre à ce que vous avez formulé. Parfois c’est le cas. Mais très souvent, les cartes répondent à quelque chose que vous n’avez pas demandé, quelque chose que vous portiez sans le savoir, quelque chose que votre inconscient savait déjà et que votre mental n’avait pas encore admis.
J’ai vu des centaines de fois cette scène. Quelqu’un arrive avec une question sur sa relation amoureuse. Les cartes parlent de sa relation à son travail. Ou à sa mère. Ou à une peur ancienne qu’il croyait avoir réglée. La personne est déstabilisée. Elle veut remettre les cartes et recommencer avec la bonne question. Mais ce que le Tarot a montré là est précisément ce qui devait être vu, pas ce qui était confortable à demander.
C’est ça que j’appelle la dimension spirituelle du Tarot. Non pas un accès à des vérités supérieures ou à un savoir caché. Mais une capacité à court-circuiter le mental pour montrer ce qui est réellement présent. Ce qui cherche à être reconnu. Ce qui attend depuis trop longtemps.
Ce que le Tarot dit sur la nature du temps
Pratiquer le Tarot sérieusement amène à une question qu’on n’avait pas prévu de poser et qu’on ne peut plus esquiver une fois qu’elle s’est posée : si les cartes peuvent montrer quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, qu’est-ce que ça dit sur le temps ?
La réponse facile est de dire que le Tarot ne prédit rien, qu’il montre seulement des tendances. C’est vrai mais c’est incomplet. Parce que parfois les cartes montrent quelque chose de très précis qui se produit. Et ça oblige à se demander comment c’est possible.
Les traditions hermétiques ont une réponse à ça, même si elle est difficile à recevoir pour une pensée habituée à la causalité linéaire. Le temps n’est pas une ligne. C’est un espace dans lequel passé, présent et futur coexistent à des niveaux différents de manifestation. Ce que les cartes captent, c’est la configuration de cet espace à un moment donné. Pas un avenir fixé, mais une trajectoire en cours, avec ses potentialités et ses zones d’inertie.
Ce n’est pas une croyance qu’on adopte ou qu’on rejette. C’est une hypothèse de travail que la pratique du Tarot nourrit ou infirme au fil du temps. Et la question de ce qui est prévu et ce qui ne l’est pas reste ouverte, précisément parce qu’elle mérite de rester ouverte.
Le tarot que j’ai compris au départ est très loin de celui que je comprends aujourd’hui. Pour moi, il y a vraiment une grande différence entre ce que l’on croit qu’est le tarot et ce qu’il est vraiment. C’est vraiment une source d’information qui va au-delà de ce que l’on pense. Il montre ce qui est caché en surface. Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est le Mat. Il est partout et nulle part. Mais c’est celui qui ne veut pas jouer le jeu justement parce qu’il a compris que rester dans les cycles c’est le piège.
Les cartes qui font peur et ce qu’elles disent vraiment
Il y a une chose que les débutants font presque systématiquement et que les praticiens expérimentés ont appris à ne plus faire : avoir peur de certaines cartes.
La Mort. Le Diable. La Tour. Ces cartes créent un mouvement de recul immédiat. Elles ont été utilisées pendant des siècles pour effrayer, dans les films, dans les représentations populaires du Tarot, dans la bouche de praticiens peu scrupuleux qui jouaient sur cette peur.
Mais regardez la Mort de près. Dans le Tarot de Marseille, elle fauche. Elle ne détruit pas, elle fauche, ce qui signifie qu’elle sépare ce qui est mûr de ce qui continue à vivre. Elle est l’agent d’une transformation nécessaire. Elle apparaît quand quelque chose doit finir pour que quelque chose d’autre puisse commencer. La vraie question devant la Mort n’est pas “qu’est-ce qui va m’arriver de terrible”. C’est “qu’est-ce que je refuse encore de lâcher”.
Le Diable, lui, représente l’enchaînement. Mais regardez les chaînes dans la carte : elles sont lâches. Les personnages pourraient les enlever. Ils ne le font pas. Le Diable ne dit pas “vous êtes prisonnier”. Il dit “vous vous maintenez prisonnier”. C’est une des cartes les plus honnêtes du jeu.
Un Tarot qui n’embrasse que les cartes confortables n’est pas un Tarot spirituel. C’est un Tarot anesthésié. La dimension spirituelle passe précisément par la capacité à regarder ce que le Tarot considère comme ombre et lumière sans détourner les yeux.
Ce que les synchronicités changent à tout ça
Jung a donné un nom à quelque chose que les praticiens du Tarot vivent constamment sans toujours savoir comment le nommer : les synchronicités. Ces moments où une carte tombe au moment précis où elle correspond à ce qui se passe dans la vie de la personne, sans que personne ne l’ait arrangé.
Ces moments ne prouvent pas que le Tarot est magique. Ils montrent quelque chose de plus intéressant : que l’inconscient sait des choses que le conscient ignore, et que le Tarot crée les conditions pour que ces choses remontent à la surface. La synchronicité n’est pas un miracle. C’est une rencontre entre ce qui cherche à être vu et quelque chose qui peut le montrer.
Comment entrer dans cette dimension
On n’entre pas dans la dimension spirituelle du Tarot en lisant plus de livres. On y entre en changeant la façon dont on est assis face aux cartes.
Concrètement, ça veut dire ralentir. Rester plus longtemps avec une carte avant de chercher ce qu’elle signifie. Accepter de ne pas avoir de réponse immédiate. Tenir un journal non pas pour noter les significations mais pour noter ce que les cartes font en vous. Revenir sur des tirages anciens. Observer ce qui revient.
Ça veut aussi dire accepter que certains tirages ne se comprennent qu’avec du recul. Que la carte qui vous a dérangé ce matin sera peut-être la plus juste dans une semaine. Et que les cartes qui vous dérangent le plus sont souvent celles qui pointent ce que vous portez le plus profondément.
La méditation avec le Tarot est l’une des pratiques les plus directes pour entrer dans cette dimension. Pas interpréter une carte. Entrer dedans. Laisser ses symboles agir sans les filtrer.
Si vous venez plutôt par la psychologie que par l’ésotérisme, la page Tarot et psychologie et l’article sur la psychologie jungienne et le Tarot forment un pont naturel entre les deux territoires. Ce sont des entrées différentes vers le même endroit.
Et si cette lecture vous amène à vous interroger sur ce que vous faites vraiment quand vous tirez les cartes, c’est exactement là que ça devient intéressant.
